Chap. 3

Fast-forward.

Nous sommes dans un autre contexte, celui de cinquante ans plus tard. Notre sujet est un peu vieux, le dos courbé, chauve et enseveli sous ses rides. Il va et vient dans un parc public plein d’enfants, à l’écart sur sa canne, dans un manteau marron fade malgré la chaleur.

«Regardez-les, tous ces petits. Regardez-les. Ils sont beaux, ils sont beaux, ils sont beaux. Qu’est-ce qu’ils sont beaux, alors.»

Les passants le dévisagent, d’abord inquiets, mais vite rassurés par son sourire. Il ferme les yeux par intervalles réguliers, et semble se retirer en lui-même, où quelque-chose de doux et de serein l’envelopperait. Il semble se détendre, sourire un sourire d’enfant, paisible, ailleurs. Pour quelques instants, le temps s’arrête, les bruits de cris, de rires, de voitures sur l’avenue longeant le parc, tout se noie. Les battements de son cœur subsistent seuls, résonnants et profonds, preuve concrète du fait qu’il soit toujours en vie, malgré tout. Il écoute. Il s’écoute. Son pouls coulant comme une rivière lente et froide, l’entoure de toute part. L’eau le longe doucement et l’enlace. Il se concentre sur ce passage liquide du temps, il l’explore. La pression s’accentuant, il a l’impression de  s’enfoncer dans la profondeur des flots, engourdi par le froid. Lassé du présent, abandonné du passé, il se laisse aller, veut être emporté par les vagues.

Cela vous est-il déjà arrivé? De vouloir couler, tomber, freiner un peu trop tard? Réprimer le réflexe, fermer les yeux, foncer tout droit dans la voiture qui vient vers vous? Nager trop longtemps plusieurs mètres sous la surface, pour que vous n’ayez même pas le temps de remonter, même si le regret s’emparait de vous tout à coup? Est-ce simplement un penchant auto-destructeur? Une autoflagellation élaborée? Mon personnage serait-il un peu masochiste, dites-vous? Attendez, vous ne le connaissez pas encore. Jugez-le plus tard, si vous le devez.

Milan Kundera a défini le vertige comme “un étourdissant, un insurmontable désir de tomber (…). Avoir le vertige, c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre.” Au fond d’une mer? Il s’imagine aquatique, couvert d’écailles. Rouge, peut-être. Mais grand, surtout. Oui, surtout grand. Un monstre marin inconnu des hommes, planant le long des fonds de mer, caché, accroché au sol, seul et invincible. Et même ici-bas, il a le vertige. Oui, il l’a depuis si longtemps. Les années, loin de l’en décharger, l’en ont rendu spécialiste, vétéran. Aujourd’hui, il est sa faiblesse.

Le choc le réveille brusquement. Il ouvre grand les yeux, et découvre le monde de travers. Il est accroché à une falaise et penche vers le gouffre. Le ciel, d’un bleu dangereux, le menace, l’appelle vers lui. Ahuri, il s’agrippe au gravier vertical, terrorisé. Il va tomber. Pour de bon, cette fois. Les gens accourent, horizontalement. Les bruits étouffés lui parviennent mal. Il crie, hurle. Aucun son ne sort de sa gorge resserrée. Tout à coup, il comprend.

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